La Pensée Stratégique Chinoise


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Sun Tzu est un stratégiste chinois du 4e ou 5e siècle avant notre ère, et l’auteur du traité de stratégie le plus répandu et cité par le monde d’aujourd’hui : « L’art de la guerre ». Bien au-delà des militaires, ce livre inspire les managers, les politiques, mais aussi tout un chacun dans la conduite de sa vie. (Source : extrait d’un interview publié sur le site de l’IAE de Poitiers http://iae.univ-poitiers.fr/actualites/2013/10/23/les-36-stratagemes-de-sagesse-en-action-vus-par-pierre-fayard/)

Sun Tzu n’a pas écrit les 36 stratagèmes Chinois, par contre le parti pris de Pierre Fayard et d’expliquer la pensée stratégique chinoise à partir des 36 Stratagèmes tout en faisant référence chaque fois que possible à Sun Tzu.

 

La « Sun Tzu attitude »

Cela permet d’expliquer comment une pensée stratégique, qui est née il y a 25 siècles, est à la fois si lointaine et la plus actuelle.

On se réfère à une utilisation d’un volume important d’images et d’idéogrammes imbriqués, difficile à décrypter car ces visuels doivent aussi être interprétés en fonction du contexte du moment.

L’Art de la Guerre de Sun Tzu est lu à travers les continents. Pierre Fayard recommande la traduction de Jean Levi qu’il trouve excellente car non seulement il l’a lui-même traduite mais il y a ajouté ses commentaires.

Les 13 articles du livre original sont très courts. 

Le livre original des 36 stratagèmes encore plus court que celui de Sun Tzu. En effet, un stratagème est représenté seulement par 4 idéogrammes. Le livre original comprend donc 36 lignes.

C’est l’adaptation de tous les livres sur les 36 stratagèmes qui en font l’intérêt. C’est cela qui fait sens et qui fait l’actualité.

 

Comment met-on en œuvre la stratégie en occident et comment la conçoit-on de façon traditionnelle en Chine ?

Derrière la vision dominante de la stratégie en occident, il y a le monothéisme, c’est à dire l’idée d’un principe créateur qui est distinct de sa création.

Le stratège se considère comme en dehors de la situation qu’il veut transformer. A partir de là, il est théoriquement seul, il décide de la finalité, il conçoit un plan, il met en œuvre ce plan dans le but de transformer ou de traduire dans les faits sont intention initiale.

C’est une manière influencée par une représentation d’un principe créateur qui n’existe pas en Chine.

La question de la stratégie, puisqu’il y a un plan à priori, consiste à éviter ce que l’on appelle les « forces de frottement ». Tout le problème consiste à réduire les oppositions.

Dans l’art de la guerre, l’objectif est de détruire les forces armées adverses de manière à ce qu’elles ne puissent plus s’opposer à la volonté qu’on leur impose.

On se trouve dans une logique de destruction pour installer un autre ordre pour faire en sorte que notre plan devienne réalité.

Un stratégiste Français, André Beaufre, du milieu du 20ème siècle, affirmait que « la manœuvre stratégique, visant à conserver la liberté d’action doit être contraléatoire », c’est à dire, comme l’écrit Dans son livre, « Décider dans l’incertitude », Vincent Desportes

« il s’agit donc de considérer l’action comme une succession d’actes dont chacun peut être mis en échec par les réactions adverses et de prévoir les contre-réactions à la manifestation de la libre volonté ennemie ». Pour fonctionner correctement, la manœuvre stratégique doit, selon André Beaufre,  « envisager clairement toute la suite d’événements menant à la décision ».

 

En chine, c’est complètement différent. Une seule constance dans la réalité, c’est le changement. Rien n’est fixe.

Sun Tzu disait par exemple qu’un soldat n’est pas fort parce qu’il est herculéen mais parce qu’il est mis dans des conditions qui vont le rendre puissant.

De même, le général ne demande pas la victoire à ses soldats mais à la situation dans laquelle il les met.

 

En Asie, on commence par le global pour aller au local.

Ce changement continu se fait dans l’interdépendance ; c’est à dire que tout est lié. Cela explique que l’on résonne de façon globale.

Exemple de la divination pour montrer la différence entre l’extrême Orient et l’Occident :

  • Dans un système monothéiste, puisqu’il y a un principe qui est à l’origine, ce principe a écrit l’histoire. On va chercher à deviner ce que Dieu a écrit. On va deviner quelque chose qui existe déjà et qui va se dérouler.
  • Du coté Chinois, basé sur le livre des changements, le « itching », on obtient une photographie énergétique d’un moment, d’une question ou d’un état qui comporte une propension (comme dit le sinologue François Jullien) à dire ce qui va se passer si l’on ne fait rien. Cela donne le potentiel du moment. A partir de cela et de la connaissance que l’on, on va se positionner de telle ou telle manière, on va manipuler les circonstances dans la mesure du possible pour faire en sorte de faire évoluer la situation d’après.

 

Dans la vision Chinoise, il n’y a pas de principe créateur extérieur à la création ; en effet, le changement est contenu dans le phénomène à travers la dynamique du Ying et du Yang qui est en perpétuel mouvement. Ainsi la partie noire dominante donne naissance à son contraire. Il n’y a pas de qualité fixe. Chaque principe donne naissance de l’intérieur à son complémentaire.

 

Le changement est dans la réalité qui n’obéit pas à un plan extérieur. D’un point de vue stratégique, le devenir de la force est la faiblesse et inversement.

Or c’est ce que l’on constate dans l’histoire : L’apogée d’un empire est le début de sa décadence.

Dans la pensée stratégique Chinoise, on doit arriver à interpréter et à démêler le présent, à cartographier toutes les dynamiques en œuvres qui sont considérées comme du potentiel avec lequel on va agir.

Tout est relatif, tout est processus. Il n’existe pas de qualité fixe. Tout est en devenir. Il n’y a pas de déterminisme non plus.

 

Qu’est-ce-qui fait la force ou la faiblesse ?

C’est l’adéquation avec les circonstances qui va faire que l’on sera victorieux ou non.

Sun Tzu écrivait « L’art de la guerre n’a pas de règle fixe ». Il faut rechercher le potentiel contenu dans chaque situation.

D’un point de vue Chinois, on peut affirmer que « la stratégie adore le vide ».

 

Chercher le potentiel qui existe dans les situations

Cela permet de voir la différence entre nos cultures.

Les américains aiment bien « produire, à partir d’un problème compliqué, une solution simple ».

En Chine, c’est l’inverse : plus c’est compliqué, plus on va trouver du potentiel. Plus s’est simplifié, moins il y a de marge de manœuvre.

La complexité va permettre d’épouser une tendance. On va chercher à cultiver les tendances plus que de chercher à résister.

Les phénomènes sont ambivalents. Cela va dépendre de la situation.

Pour les Chinois, réduire le complexe, c’est réduire le potentiel.

 

Jeu de Go versus jeu d’échec

Pour simplifier, on prend une règle du jeu d’échec, on imagine son contraire et l’on a une règle du jeu de Go !

Quelques exemples significatifs sont représentés dans le tableau ci-dessous :

Logique des stratagèmes

Les 36 stratagèmes Chinois son antérieurs à Sun Tzu.

En Chine, les intitulés de ces 36 stratagèmes font partie de la vie quotidienne. C’est comme les légendes chez nous. Cela fait partie de la culture Chinoise.

Chacun de ces stratagèmes est représenté par 4 idéogrammes. Tout est à faire. Tout est à inventer.

Y-a-t-il derrière une mécanique, des principes basiques. Pierre Fayard en a identifié deux qui sont l’harmonie et le paradoxe.

  • L’harmonie car les armes sont des instruments de mauvais augure à n’utiliser qu’en ultime recours.

Il convient de les économiser en dépensant le moins possible et en utilisant les moyens des autres. Utiliser ces armes est coûteux. Cela détruit. C’est hasardeux.

Cela donne des indications à l’adversaire.

Les armes cela rassure. Par contre, plus on est armé, plus on incite l’autre à le faire.

Il vaut mieux être en harmonie avec les dynamiques : « fuir les hauteurs et remplir les creux », c’est à dire utiliser les effets du relief :

  • Fuir les hauteurs c’est éviter les obstacles, c’est le contraire que de détruire la force de l’autre.
  • Remplir les creux c’est utiliser les effets du relief (où sont les difficultés, les vulnérabilités pour déséquilibrer plutôt que battre. C’est plus économique.)

L’harmonie est donc un principe utile dans la stratégie.

 

  • Le paradoxe : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ».

Pratiquement tous les stratagèmes Chinois sont basés sur le paradoxe.

Ce qui est important c’est d’arriver à comprendre ce que l’autre pense, c’est à dire maîtriser l’interaction des volontés. C’est à partir de l’interaction qu’il va y avoir des décisions. On ne s’oppose pas à un mode de pensée mais on va au contraire le renforcer.

On va être en harmonie avec son mode de raisonnement car on considère que le mode de raisonnement de son ennemi est du potentiel. Ce n’est pas parce que l’autre est un ennemi, un opposant que je ne peux pas m’en servir. Mais pour m’en servir, je dois le comprendre. C’est donc plus la connaissance, c’est plus l’intelligence que la force qui joue. C’est ainsi que François Jullien oppose les figures du sage (il va chercher à comprendre et s’en servir) et du héros (celui qui est fort).

Considérer l’autre comme un potentiel avant d’être un opposant. Faire de la stratégie en travaillant avec, et non contre, l’autre tout en étant meilleur.

 

Conclusion

  • La recherche de l’efficacité avec économie c’est éviter le conflit plus par des constructions que des destructions.
  • Rechercher du potentiel et l’utiliser à son avantage.
  • Ne pas agir seul mais avec ce qui est contenu dans la situation.
  • Jouer complexe et global plutôt que simple et local.
  • Combiner l’harmonie et le paradoxe.

… Tout cela toujours en fonction de l’autre !

 

Pour aller plus loin sur ce sujet

Blog de Pierre Fayard

Les 36 stratagèmes de sagesse en action, vus par Pierre Fayard

Les 36 stratagèmes

Les 36 stratagèmes : Traité secret de stratégie chinoise (Livre gratuit à télécharger) 

Article sur la signification du Ying et du Yang

 

A propos de Pierre Fayard 

Après quatre ans dans l'animation socioculturelle et huit dans le journalisme scientifique professionnel, Pierre Fayard soutient une thèse en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université de Grenoble 3 en 1987.

Il entre à l'Université de Poitiers en 1988 où il participe à la création du Laboratoire de recherche sur la Communication et l'Information Scientifique et technique (LABCIS) qu'il dirige de 1993 à 2004. Il coopère à des recherches comparées sur les stratégies de la communication publique des sciences en Europe et dans le monde, et lance en 1989 le Public Communication of Science and Technology International Network, dont il demeure membre du "Steering Committee" jusqu'en 2005.

Dans les années 1994-1996, il impulse la création du pôle intelligence économique de l'Université de Poitiers (Institut de la Communication et des nouvelles Technologie) et dirige le premier DESS en Intelligence Économique entre 1998 et 2001 (Ce DESS est depuis devenu un Master). Dans ce cadre, il développe une ligne de recherche sur l'approche comparée des cultures stratégiques qu'il applique au modèle japonais de gestion du savoir (2001 - 2005).

Entre septembre 2004 et août 2008, il prend la direction du Centre franco-brésilien de la documentation scientifique et technique à Sao Paulo au Brésil.

En 2008, il est nommé Conseiller de Coopération et d'Action Culturelle à l'Ambassade de France au Pérou, poste qu'il occupe jusqu'à la fin août 2012.

En septembre 2012, il réintègre l'Université de Poitiers à l'Institut d'Administration des Entreprises, renoue avec la recherche sur l'Intelligence Culturelle de la Stratégie (focus : Chine, Japon et Brésil) et développe l'application des principes de l'aïkido au management et à la communication.

Il enseigne l'approche comparée des cultures de la stratégie, la communication interculturelle et la communication offensive en situation de crise.

 

Pierre Fayard est l’auteur de :

  • « Comprendre et Appliquer Sun Tzu. 36 stratagèmes de sagesse en action », 2011
  • « Sun Tzu Stratégie et séduction », 2009
  • « Le réveil du Samouraï. Culture et stratégie japonaise dans la société de la connaissance », 2006
  • « La force du Paradoxe. En faire une stratégie », Co-écrit avec Eric Blondeau, Dunod, 2014




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